mercredi 23 mai 2018

Le jardin de Georges Brassens

Sur l’autoroute : Le jardin de Georges Brassens
           
Sur l’autoroute A9, sur l’aire de repos au niveau de Sète, un peu avant Montpellier, on peut découvrir un petit parcours créé en hommage à l’enfant du pays, le sétois Georges Brassens. Pièces maîtresses du parcours : deux stèles où on le voit avec ses attributs caractéristiques : sa pipe, sa moustache et sa guitare.

                      
 
Georges Brassens auteur, compositeur, poète, chanteur et guitariste (1921-1981)
À ses pieds, une valise et surtout l’un de ses chats préférés, lui l’amoureux, pas seulement des bancs publics, mais aussi des félins, appétence qu’il dut prendre chez Jeanne, l’amoureuse des animaux où les félins se promenaient en toute liberté dans l’impasse Florimont et grimpaient sur les genoux de Georges.

 

Sur un encart, se détachant sur un fond rouge, on peut lire ce texte :
« Les chansons, l’amour, le langage, l’amitié sincère et généreuse, la littérature et… les pâtes à l’italienne faisaient son bonheur. Drôle ou grave, critique, irrévérencieux parfois, il croquait la société, la vie, la mort et l’amour en phrases ciselées, en mots choisis avec une précision d’horloger.
Il était entier, non conformiste… libre.


            

Là, si le cœur vous en dit, faites un petit tour dans son univers, relaxez-vous, lisez, jouez à la pétanque ou allongez-vous… et chantonnez.
Et s’il vous reste un peu de temps, ou demain ou une autre fois, vous pouvez pousser jusqu’à Sète à l’Espace Georges Brassens 67 boulevard Camille Blanc, pour une jolie balade dans sa vie e son œuvre, en écoutant ses mots, sa musique et sa voix. »


        
         Gare au gorille !


Autour de ce visage dressé sur l’horizon, sont réunis quelques références à ses chansons, le texte de certaines d’entre elles, des figurines illustrant des chansons, évoquant par exemple des chansons connues comme La mauvaise réputation, Les amoureux des bancs publics, Les trompettes de la renommée, La non demande en mariage ou d’autres bien moins connues comme Le mécréant, Les amours d’antan, La première fille, La princesse et le croque-notes, La ballade des gens qui sont nés quelque part

 
Exemples de textes : Les trompettes de la renommée, Le mécréant…

Le choix retenu donne une idée de la richesse de la palette de son répertoire, mélangeant chansons anciennes (La mauvaise réputation), un peu plus récentes (Les amours d’antan) ou   beaucoup plus récentes (La ballade des gens qui sont nés quelque part). 

Voir aussi
* Brassens et Louis Nucéra -- Brassens à Sète --
* Le jardin de Charles Trénet  --


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lundi 7 mai 2018

Camus-Casarès Correspondance

Correspondance Camus-Casarès (1944-1959)

Référence : Édition de Béatrice Vaillant, avant-propos de Catherine Camus, collection Blanche, éditions Gallimard, novembre 2017

                   
                        Au théâtre Marigny en 1948

La fameuse correspondance entre Albert Camus et l’actrice Maria Casarès a été enfin éditée. Catherine Camus, la fille de l’écrivain s’est décidée à autoriser sa publication et même à signer un avant-propos. On comprend ses préventions, ses réticences à "officialiser" la liaison de son père avec Maria Casarès, cette longue connivence qui ne finira qu’à la mort de Camus. [1]

Le 19 mars 1944, Albert Camus et Maria Casarès se croisent chez Michel Leiris. Cette jeune espagnole, ancienne élève du Conservatoire, est la fille d’un républicain espagnol en exil. Ce n’est déjà pas rien pour le Camus homme de gauche et anti franquiste, une Espagne chère à son cœur qui lui rappelait ses racines maternelles.
Elle a débuté au Théâtre des Mathurins en 1942 au moment où Albert Camus publiait L’Étranger. Il vit alors à Paris, sa femme Francine étant restée à Oran pour cause de guerre.

Elle a décroché le rôle de Martha dans la pièce de Camus Le Malentendu créée en juin 1944. On dit que c’est pendant la nuit du débarquement qu’ils devinrent amants. Suivra une longue relation amoureuse assez difficile et d’une longue correspondance d’une quinzaine d’années.

    
      Avec Jean-Louis Barrault


Ils vivront une relation houleuse, ponctuée de séparations qui n’empêcheront pas de féconds échanges épistolaires. Chacun a sa vie, marquée par des contraintes artistiques et intellectuelles, par la maladie de Camus et sa vie familiale, surtout après la naissance des jumeaux Catherine et Jean. Ce sont aussi des boulimiques aux nombreuses activités, tournant autour de leur vie publique, pour lui les livres, le théâtre et les conférences, pour elle la Comédie-Française, les tournées et le TNP.

Dans ces conditions, difficile d’avoir une relation suivie, ce qui pour nous est une aubaine car quand ils ne peuvent pas se voir, ils s’écrivent beaucoup.
Leur correspondance croisée révèle ce que fut l’intensité de leur relation intime, aiguisée à travers le manque et l’absence autant que dans la part d’acceptation qu’elle contenait, l’intensité du désir qui sen dégage et dans le bonheur des jours partagés. Une connivence aussi dans le travail en commun, la quête toujours renouvelée d’un amour absolu dans son accomplissement du quotidien. 

            

Si l’œuvre d’Albert Camus est bien confortée par l’idée d’amour et sa façon de le vivre, c’est aussi à travers cette expérience unique et intense qu’elle a pu à ce point s’exprimer. La publication de cette correspondance, aussi importante par le nombre de lettres qu’elle contient que par leur intérêt qui nous montrent en quelque sorte un Camus "de l’intérieur", exprimant sans intention littéraire son amour à la femme qu’il a choisie, un amour réciproque dont a parlé Maria Casarès dans une interview : « Quand on a aimé quelqu’un, on l’aime toujours, […] lorsqu’une fois, on n’a plus été seule, on ne l’est plus jamais ».

L’amour entre ces deux exilés, la Galicienne et l’Algérien, fut parfois difficile, contrarié par sa clandestinité et le manque de temps, mais son caractère alternatif a sans doute favorisé sa durée. Maria Casarès se voyait avec Albert Camus comme les trapézistes évoluant sans filet : «Là-haut, toujours là-haut, toujours tendus, accrochés l’un à l’autre, tenus par l’autre, et en bas, le gouffre. »

      
    Le couple avec Jean-Louis Barrault et Serge Reggiani


Cette "brune mince et piquante" avait été remarquée par le metteur en scène Marcel Herrand qui lui confie ensuite le rôle de Martha dans le Malentendu d’Albert Camus

Leur rencontre du 5 juin 1944 chez Dullin rue de la Tour-d’Auvergne, Simone de Beauvoir l’évoque dans La force de l’âge, présentant Maria Casarès qui «portait une robe de Rochas à rayures violettes et mauves, elle avait tiré en arrière ses cheveux noirs ; un rire un peu strident découvrait par saccades ses jeunes dents blanches, elle était très belle ».
Le lendemain, Albert et Maria devenaient amants.


Dans ses lettres de 1944, Camus la supplie de le rejoindre à Verdelot, où il s’est réfugié auprès de Brice Parain après la dénonciation du réseau Combat, se sentant «seul et désert ». «Tu ne t’es pas rendu compte que tout d’un coup j’ai concentré sur un seul être une force de passion qu’auparavant je déversais un peu partout, au hasard, et à toutes les occasions » écrit-il le 17 juillet 1944. Elle est réticente et va rompre en octobre 1944, date du retour de Francine Camus à Paris. Il faudra 4 ans, un 6 juin 1948, pour qu’ils renouent.

Il faudra 4 ans pour que le lien se renoue. 6 juin 1948, ils se croisent par hasard boulevard Saint-Germain. «Pourquoi le destin nous aurait-il mis l’un en face de l’autre une fois ? Pourquoi nous aurait-il réunis de nouveau ? Pourquoi cette nouvelle rencontre au moment où il fallait ?» s’interroge Maria Casarès l’année suivante. Camus vient de publier La Peste et vit à Paris avec Francine et les jumeaux qui ont deux ans. 

Elle de décide à se séparer de son dernier amant Jean Bleynie car ils ont décidé de rester ensemble malgré tout. «Oui, il est bien vrai que nous revenons l’un à l’autre, plus vrais et plus profonds peut-être que nous ne l’étions. Nous étions trop jeunes (moi aussi, vois-tu) et nous ne sommes pas trop vieux pour tirer profit de ce que nous savons : cela est merveilleux» (Albert Camus, 21 août 1948). Pour lui, ils sont passés de "l’amour orgueil" à "l’amour-don".

 Après cette période, ils ont parfois un peu de mal à gérer cet «amour si déchiré qui nous est imposé». « J’ai rêvé d’une vie avec toi et je te jure que cela me coûte d’y renoncer, mais justement parce que cela m’est si pénible tu dois me croire» (Maria Casarès, le 18 juillet 1949). En fait, elle a beaucoup de difficultés à supporter cette situation. 

«J’étouffe littéralement. Des phrases de toi qui me poursuivent encore, l’angoisse du départ, le mensonge surtout - car c’est une vie mensongère que celle-ci et je voudrais crier, quelque fois ». (Albert Camus le 26 juin 1949). Suit une séparation qui va durer deux mois, Camus partant pour l’Amérique du Sud donner une série de conférences. Il lui arrive d’évoquer sa vie familiale et la «neurasthénie» de Francine.

 La passion du théâtre les réunit. Après Martha dans le Malentendu, puis Victoria dans l’Etat de siège en 1944, Maria incarne Dora dans la pièce suivante de Camus, les Justes, créée au théâtre Hébertot le 15 décembre 1949. Pendant toutes ces années, elle l’entretiendra de la vie théâtrale, ses rencontres, ses tournées. Elle fait des beaucoup d’enregistrements radio puis enchaîne les rôles, travaille à la Comédie-Française et au TNP de Jean Vilar.

      
« C’est tout simplement que je t’aime et que tu sois près ou loin, tu es toujours là, partout, et que le seul fait que tu existes me rend pleinement heureuse. »
Maria Casarès
 

Dans ses lettres qui sont une chronique de l’univers théâtral, on entre dans toute une époque, Gérard Philipe, Barrault-Renaud, Michel Bouquet. Elle y distille les cancans sur la rencontre entre Simone Valère et Jean Desailly, Simone Signoret qui a avorté au grand dam de Montand,Gérard Philipe… Elle va connaître un succès mondial et art en tournée en URSS, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud, l’Algérie chère à Camus et lei décrit dans ses lettres ses pérégrinations.

Elle s’avère être une grande professionnelle et se donne tout à son métier. Son engagement sur les planches est total, sachant bien qu’elle a «joué comme un ange». Ainsi de Dora, dans les Justes : «Je lui donne tout et elle y est pour beaucoup dans mon hébétude. Elle me pompe, elle me vide ; elle le sait aussi et elle m’aime. C’est ma meilleure amie.» 

Elle arrive parfois qu’elle perde son humour : « Ce soir, j’ai failli quitter la scène pour offrir à un monsieur de premier rang des pastilles Valda, un mouchoir pour étouffer sa toux ou bien deux places pour revenir une autre fois, quand il irait mieux. Je me suis retenue» (7 janvier 1950). Ils parlent de chose et d’autres, du potentiel remplaçant d’un Serge Reggiani indisponible, remplacé par Jacques Torrens qui ne lui plaît guère. Camus refuse de dédicacer la pièce à Jacques Hébertot qui le lui demande…

Notes et références
[1]
au total, un ensemble de 865  lettres, télégrammes et bristols, datés de juin 1944 au 30 décembre 1959


Voir aussi
* Tu me vertiges, Florence M. Forsythe, éditions Le Passeur, la liaison entre Camus et Casarès, 2017 --


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Didier Decoin, Louise

Référence : Didier Decoin, Louise, éditions Le Seuil, 378 pages, avril 1998

   Didier Decoin en 2009

« Imaginons que la vie ne soit pas tout à fait ce qu’on croit, imaginons qu’elle soit beaucoup plus étonnante… » Didier Decoin

C’est une île française isolée dans l’océan atlantique au large du Canada : Saint-Pierre et Miquelon qui sert de décor à cette histoire. Une île soumise au dur climat du lieu avec ses hivers interminables, son vent glacial et ses brunes givrantes qui s’infiltrent dans les maisons. 

Si la morue, les chalutiers ont longtemps été sa seule ressource, elle a connu un vif déclin dû à l’évolution des techniques, son renouveau lui vint un temps de la prohibition américaine. Gustin Guiberty s’était vite aperçu en 1923 de l’opportunité qui s’offrait à son île. Il en a bien profité pendant une dizaine d’années, le temps de la prohibition et on dit même qu’Al Capone en personne serait un jour venu y faire la fête et célébrer son rôle de plaque tournante du trafic d’alcool.

       

Mais de cette fortune, il ne reste rien, ses descendants Joanne Guiberty et sa mère Denise, maintenant très âgée, vivent comme elles peuvent, Joanne vivote de son salon de coiffure à l’enseigne Al’s qui rappelle la fameuse rencontre entre Gustin son aïeul et Al Capone. Elle vit seule, son petit ami américain ne venant la voir quelques jours que deux fois par an. Un jour, elle recueille une jeune fille Manon, une québécoise échouée à Saint-Pierre accompagnée d’une oie des neiges à l’aile cassée qu’elle a appelée Louise. Une attirance indicible que Joanne ne s’explique pas.

« Manon et son oie sauvage vont apporter à Joanne un nouvel élan vers la liberté, une nouvelle idée du bonheur. » Didier Decoin

Même si elle manque de moyens, Manon s’est mise en tête de se faire fixer une perle sur le bout de la langue, ce que Joanne se décide à faire, bien qu’elle n’ait aucune expérience en la matière.

Mais que fait cette môme, une québécoise apparemment, dans cette île où elle n’a aucune attache ? Mystère qu’elle entretient, ne se livrant pas facilement. Comment croire aussi à son histoire de ressuscitée, déclarée morte d’une crise cardiaque après une danse endiablée, revenue à elle dans les bois on ne sait combien d’heures plus tard ?
Manon n'est pas fille à rester longtemps au même endroit et après un tour au cap Tourmente, une balade à Miquelon, elle décide de repartir au Québec.

           
« Il ne mettait pas vraiment des idées dans ses livres. Juste des histoires. Il écrivait des bouquins pour partager ce qu’il imaginait et qui lui plaisait bien mais il ne cherchait pas à convaincre qui que ce soit et à faire bouger les choses. »
Didier Decoin, "Louise", page 347


Joanne et Manon profitent du grand envol annuel des oies sauvages dans les battures du Saint-Laurent du côté de Montréal, pour se retrouver. Elles veulent que Louise, rétablie maintenant et dont l’aile s’est bien ressoudée, puisse s’envoler avec ses congénères vers des cieux plus céments. Des dizaines de milliers de bêtes participent à cette envolée, suivie par des spectateurs dont certains ne rateraient pour rien au monde le spectacle.

Voir mes fiches sur Didier Decoin :
* Didier Decoin, "Docile" -- * Didier Decoin, "Une anglaise à bicyclette"
* Didier Decoin, "Lewis et Alice" -- Didier Decoin, "La pendue de Londres --
* Didier Decoin, "La femme de chambre du Titanic" -- Louise --
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vendredi 4 mai 2018

Philippe Djian, À l'aube

Référence : Philippe Djian, À l'aube, Éditions Gallimard, 190 pages, mars 2018
« Je ne suis pas un écrivain rock» Interview à l’Obs, février 2016

            
 

                                                                  Philippe Djian en 2012
"À l'aube" : une grande économie de ponctuation
Un roman où le puzzle de départ se constitue peu à peu au fil des pages. Joan et Dora, propriétaires d'une boutique de vêtements entretiennent un réseau "d'escorte - girls".  Marlon, le frère de Joan est autiste, Gordon et Suzan, leurs parents, activistes patentés dans leur jeunesse, viennent de trouver une mort brutale. 

On apprend aussi qu’un nommé Howard, un amant mal vu, est venu fouiller la maison et que Ann-Margaret, qui s’occupe de Marlon, est un véritable poison et que John le shérif adjoint, doté d’un jeune garçon braillard, sait parfois s’arranger avec la loi… selon sans doute l’adage que nécessité fait loi.
Un monde interlope, des personnages assez malheureux dont la situation ne s’améliore pas vraiment. Un crépuscule plutôt qu’une aube.

             

On peut dire que c’est un roman vraiment sombre avec des personnages qui savent qu’ils ne vont pas bien sans assez fort pour changer, vivre autre chose. Mais peut-être que Marlon pourrait échapper à cette logique.
 
               

Et les choses ne vont pas en s’arrangeant même si on se fait des idées sur les gens, on est influencé par l’image mentale qu’on en a eu au départ. Par exemple dit-il dans une interview, [1] « John n’est pas antipathique, mais simplement, en qualité de shérif, il a le pouvoir d’"influencer" certains événements… Dans une vision normale, morale, on pourrait le traiter de ripou, mais en fait ce n’est pas si simple. » Même chose pour Joan qui accepte la proposition de Dora, une amie de ses parents, de travailler comme call-girl, pensant que, finalement, ça vaut mieux que caissière dans un hypermarché pour un maigre salaire.

         
Avec son ami Stephan Eicher


Les personnages ont une espèce de double vie. Les parents de Joan par exemple, des intellectuels militants qui mènent cependant chacun leur propre vie. Vies fragmentées qui ne sont pas forcément dichotomiques, l’ombre et la lumière : « J’ai surtout l’impression, en tant que romancier, d’avoir le pouvoir de révéler sur mes personnages ce que beaucoup d’entre nous cachent dans la vraie vie. »

Mais, même les plus antipathiques comme Howard, ressentent parfois de l’amitié ou de la compassion, « j’essaie de montrer que même si on peut les condamner au nom d’une morale très stricte, ils ne sont en fait pas condamnables. »


Le roman est organisé en deux grandes parties, la scène violente étant comme une césure, ce qui serait dit-il, « le climax dans un thriller. » Il se poursuit six mois plus tard car, si les choses ont évolué, que Joan a déménagé par exemple, il ya quand même une certaine continuité et que, ajoute Djian avec volupté, « on va maintenant pouvoir observer comment ça va se passer vraiment entre les personnages, et c’est là que ça devient encore plus intéressant. » [1]

     

Philippe Djian : quelques repères

Philippe Djian
 est propulsé sur le devant de la scène quand son roman "37°2 le matin" est adapté au cinéma par Jean-Jacques Beineix en 1986. Quelque quatre millions de spectateurs vont ainsi découvrir la tornade Betty alias Béatrice Dalle et son amant Zorg alias Jean-Hugues Anglade.  Il devient celui qu’on appelle « l'écrivain rock numéro un », appellation qu’il récuse aujourd’hui.


C’est un écrivain qui aime bouger. Après avoir habité dans les Corbières pour y retaper une vieille bergerie, il s'établit à Martha's Vineyard , une île au large de Boston, puis en Suisse, au Pays basque à Biarritz, et en 1991, en Italie vers Florence avec sa femme artiste et leurs enfants.

Notes et références
[1] Entretien avec Philippe Djian en mars 2018, Le Bulletin Gallimard 

Voir mes fiches sur Philippe Djian :
- Philippe Djian, "Impuretés" -- "Oh" (prix Interallié 2012) -- 
- Philippe Djian, Chéri-Chéri -- Sotos -- Dispersez-vous, ralliez-vous –-
- Philippe Djian, À l’aube --


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Jean-Marie Gustave Le Clézio Alma, 2017

Référence : Jean-Marie Gustave Le Clézio, Alma, éditions Gallimard, collection Blanche, octobre 2017Le Clézio en novembre 2015    Modiano à Stockholm en 2014

              
Le Clézio en novembre 2015    Modiano à Stockholm en 2014


« L’histoire des familles, la vraie (l’autre étant plutôt imaginaire…) ne laisse pas  beaucoup de traces. » Alma, page 319

Pour l’Académie Nobel, c’est  « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante »

On retrouve cette-fois Le Clézio sur la route de ses racines mauriciennes, déjà thème de sa  trilogie qui comprend Le chercheur d’or, Voyage à Rodrigues, et La quarantaine.
Ce livre, confie-t-il à France-inter, « je l'ai commencé il y a 30 ans, en allant dans les archives d'Outre-mer, rue Oudinot à Paris, en lisant la liste des noms de baptême des esclaves : je me suis dit : "Un jour il faudra parler de ces gens, où sont-ils, pourquoi ne connait-on qu'une petite partie de cette région du monde" ? »


                              Euréka, la maison de famille de l’île Maurice, devenue musée

Il se penche aussi sur un passé peu reluisant, celui des colonies et de l’esclavage, « quand il s'agissait de baptiser des esclaves, dit-il dans une interview, on leur donnait un prénom tout de suite c'était facile, mais pour le nom de famille, on leur donnait le nom du bateau dans lequel ils étaient arrivés, "L'hirondelle", "La sémillante", "le Redoutable", c'est le vol de leur nom, de leur existence. Le seul héritage de ces esclaves, ce sont des tas de pierre situés le long d'une route dans une partie de l'île, des tas de roches que les esclaves ont extrait du sol. » Il ira voir la dernière prison pour les Noirs, pour les esclaves à Bras d’Eau, la seule qui n’ai pas été détruite.

Jérémie Felsen, mauricien vivant en France, né à Nice comme l’auteur, revient au pays natal à 50 ans, enquêter sur ses origines et le tragique destin de ces animaux endémiques qu’étaient alors les dodos. Ses investigations lui font découvrir une autre branche de la famille Felsen, celle qu’on a dépossédée de tous ses biens, celle qui habitait dans une masure, de l’autre côté de la belle maison de maître.

Le second volet du récit, c’est l’histoire du dernier descendant de l’autre branche, Dominique Felsen, que justement on surnomme Dodo, dernier Fe’sen comme on dit en créole ou encore Coup de Ros (de Rani Laroche ou Laros, le nom de sa mère), un homme meurtri, au visage déformé par la lèpre, qui vagabonde à Maurice puis en France où il finira ses jours.


      

Se dégage aussi les portrait de femmes comme celle qui se fait appeler Krystal, son côté anar et têtu, qu’il ira visiter en prison ou Aditi, "écolo" et sauvageonne, qui accouchera seule, loin de tout, en pleine forêt.

A force d'interroger les habitants, le narrateur reconstitue peu à peu le destin tragique de cette famille coupée en deux. Mais quelle importance désormais, maintenant le domaine d’Alma n’existe plus, bientôt remplacé, dit-on, par un centre commercial.

Tout ça, « c’est l’aube d’un temps ancien, elle allume l’horizon mais elle ne parvient pas à faire grandir le jour. » Il reste encore quelques survivants des temps anciens, mais pour peu de temps, ces témoins vont disparaître, emportant avec eux ce qui faisait la vie de leur époque, un morceau de mémoire collective à jamais disparu comme Emmeline Carcénac qui habite maintenant Moka, « il n’y a plus qu’elle qui s’en souvient, ce souffle léger qui vacille, petite flamme pâle prête à s’évanouir. »

                    
                                     JMG Le Clézio et Patrick Modiano

Le Clézio et le "dodo"

JMG Le Clézio est particulièrement sensible au le sort qu’a subi le dodo (ou Drontes de Maurice) cette espèce de gros dindon endémique de l’île Maurice et raconte la poignante histoire du dernier voyage du dernier dodo qui mourra en Angleterre.

Il explique dans une interview : « C'était des oiseaux qui ne connaissaient pas les humains. Ils étaient assez grands, assez costauds, donc ils n'avaient peur de rien. Quand les humains sont arrivés, ils sont allés vers eux pour faire connaissance de ces drôles de bipèdes qui débarquaient chez eux et là, on les a assommés. Un des marins raconte comment ça se passait : "L'oiseau est tellement bête, il suffit qu'il y en ait un qui ajoute un chiffon rouge à gauche, l'autre arrive à droite et peut lui taper dessus sans problèmes. »

Il ajoute sur cet oiseau qui, par certains aspects, lui fait penser à l’homme : « C'est un fossile qui était vivant à l'époque où les premiers humains sont arrivés à l'île Maurice. C'était le dernier plus gros oiseau à terre dans cette région, de la famille des colombes, énorme. Il est connu surtout pour avoir servi d'illustration dans Alice aux Pays des Merveilles, c'est cet oiseau un peu ridicule et en même temps touchant. »
Il a des réactions qui rappellent l’être humain : quand on le capture il pleure, si on veut l'enfermer il se laisse mourir de faim, il ne peut pas vivre sans sa compagne…


           
                                                     Image du dodo

Notes et références
[1]  qu'Alexis, le narrateur de son roman
La Quarantaine
en 1995 lui a été inspiré par un épisode de la vie de son grand-père maternel Alexis, celle qu'il subit sur un îlot au large de l'île Maurice, suite à une épidémie de variole. C’est aussi Le Chercheur d’or en 1985, à la recherche de son grand-père Léon qui, après avoir été ruiné,  ira prospecter sans succès à l’île Rodrigues.  Il y retournera pour un second voyage, thème du roman suivant Voyage à Rodrigue.

Sur la présentation de sa trilogie, voir mes fiches dans JMG L Clézio, L’homme et son œuvre  --
Voir aussi
 
* La Catégorie Le Clézio sur mon site dédié aux prix Nobel de littérature --


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