jeudi 6 juillet 2017

Vladimir Jankélévitch, L’aventure, l’ennui, le sérieux

Référence : Vladimir Jankélévitch, L’aventure, l’ennui, le sérieux, préface Arnaud Sorosina, éditions Champs Essais Flammarion, 336 pages, 1963, réédition 2017
 
            
« Ce qui est vécu, et passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir. »Vladimir  Jankélévitch (1903-1985)
 
C’est une superbe idée que la nouvelle parution de cet ouvrage réédité à l’occasion de son inscription au programme des classes préparatoires scientifiques pour 2017-2018.
L’exaltation du voyage, la gloire des exploits ou  la passion de la découverte peuvent-elles devenir objets de philosophie ? C’est ce que veut démontrer Vladimir Jankélévitch, analyser sous ses différentes formes la vie aventureuse.

L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux, est selon son auteur, « un petit livre » mais certes pas anodin, qui contient et développe l’essentiel de ses idées. « L'Aventure, l'Ennui et le Sérieux sont trois manières dissemblables de considérer le temps », un temps qui peut, selon l’humeur et les circonstances, se distendre, se réfracter, prendre une dimension particulière…

        
« Il faut bien donner un nom à ce qui n’a pas de nom, à ce qui est impalpable…
Tout compte fait, c’est là le métier des philosophes et de la philosophie. »
Vladimir Jankélévitch

Le temps ressenti peut donc « nous paraître long » en cas d’ennui, alors que « la vie nous semble courte ». Une aventure toujours tournée vers le futur, dont Jankélévitch met en exergue le style de vie qu’elle implique, s’opposant ainsi au « professionnel » de l'aventure. Il voit le sérieux comme un homme qui ne boude pas la fantaisie, guidé par une « attitude qui cherche à se totaliser lui-même dans chaque expérience ». Loin donc de l’approche classique du sérieux rébarbatif. L’ennui serait plutôt dans la répétition, la reproduction d’une expérience qui n’en est plus une, qui a tourné court.

   

Son apport, ce qui fait son intérêt, c’est qu’il se situe toujours dans le concret, dans ce qu’il appelle « la vertu de l’instant », pour tenter de cerner l'existence de la conscience dans le temps. En ce sens, c’est un moralise dans la veine de son maître Henri Bergson. Pour Jankélévitch, la morale précède la pensée, impliquant un conflit entre  les valeurs. [1]

            
« L’homme est infiniment grand par rapport à l’infiniment petit et infiniment petit par rapport à l’infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro. » Vladimir Jankélévitch


On retrouve ici la démarche qui a fait son succès, tout acte qu’il soit volitif ou moral se suffit à lui-même, son essence peut difficilement être saisie et se situe quelque part entre ce qu’il nomme un «je-ne-sais-quoi » (l’indéfinissable du beau) et un « presque-rien » (celui des partitions musicales) qui le caractérise. [1]

   Jankélévitch vu par Michel Onfray         Avec Bernard-Henri Lévy

Il n’y a chez lui aucun désir de systématisme, il conçoit la philosophie comme une matière vivante qui ne doit pas s’enfermer dans ses chapelles et se borner à brasser des concepts. C’est sans doute pourquoi il a, mieux que quiconque, comprit les grandes évolutions des années soixante et la libération sociétale qu’elles impliquaient.

Notes et références
* [1] Voir "Le Je ne sais quoi et le Presque rien", La manière et l'occasion, éditions Le Seuil, 160 pages, 1980 (première édition)
* Voir aussi ma fiche Le philosophe Vladimir Jankélévitch --



Christian Broussas –Jankélévitch 2017 - 5/07/2017 • © cjb © • >

vendredi 30 juin 2017

Auguste Rodin Le centenaire

« Une exposition qui ne laisse pas de marbre. » Télérama
 
Pour célébrer dignement le centenaire de la mort d’Auguste Rodin, dont l'œuvre continue d'inspirer les artistes actuels, une belle exposition au Grand Palais s’imposait.

              
L’exposition                                                                        Le film

Grandiose exposition qui compte pas moins de trois cents bronzes, plâtres et dessins de l'artiste. Beaucoup proviennent du musée Rodin installé à l’hôtel Biron, rejoignant d’un bon entre le pont Alexandre III et le Grand Palais.
son originalité tient aussi au fait de la mise en exergue des liens entre Rodin et les générations suivantes, dont certaines œuvres sont aussi exposées à côté de celles de Rodin.

Figure tutélaire de la République

« Je souhaite à Picasso de nous dire autant de choses et aussi clairement que Rodin », a déclaré Giacometti.

On a dit que Rodin était, avec Émile Zola et Claude Monet, les "figures tutélaires" de la République française, s’opposant à l’époque aux monarchies européennes. Rodin participe à l’exposition pour du centenaire de la Révolution en 1889 avec Claude Monet puis à l’exposition universelle de 1900.

Il est reconnu assez tôt, obtenant sa première commande publique dès 1877, participant ensuite  à la politique de l’État pour rappeler aux citoyens leur glorieux passé. Comme à l’époque de la Renaissance, il dirige un atelier qui est une véritable petite entreprise, laissant ses fondeurs, metteurs au point et praticiens le soin de finaliser les œuvres en bronze ou en marbre jusqu’à leur rendu définitif.

Si un nombre important de ses créations sont restées à l'état de plâtres, comme par exemple le buste du peintre Puvis de Chavannes, ils nous instruisent sur l’évolution du maître et le regard qu’il portait sur son œuvre.

      
Masque de Camille Claudel et main gauche de pierre de Wissant
La cathédrale 1908 -- Torse d’Adèle, plâtre, 1882

L’influence de Rodin
Pour Rodin,« le corps est comme un moulage des passions ».

Rodin avait d’abord à l’esprit de privilégier l'expression des sujets par rapport au travail sur la forme, le travail sur la matière devant permettre d’exprimer l’expressivité des sujets. Il met l’accent sur ce qui lui semble essentiel comme son Homme qui marche qui n'a qu'un torse et des jambes (voir la photo) car il veut uniquement représenter la marche. De même avait-il renoncé à dégrossir le marbre en arrière-plan d'un visage pour mettre en lumière l’expressivité de ce visage. « Le corps, dit-il, est un moulage où s'impriment les passions ».

                    
  L’homme qui marche : vu par Rodin & Giacometti            

On peut aussi constater une parenté entre L'Homme qui marche de Rodin et certains des personnages filiformes de Giacometti. Même Pablo Picasso et Henri Matisse se sont essayés à la sculpture façon Rodin comme on peut le voir avec leurs "assemblages hétéroclites".

   Deux visions du "Penseur"

Nombre de sculpteurs de la génération suivante ont subi son influence, passant même par son atelier comme Antoine Bourdelle, François Pompon et Aristide Maillol, mais aussi Camille Claudel, celle qui fut son grand amour. Constantin Brancusi fuira cette tutelle pesante mais n'en conservera pas moins une grande attirance pour l'art de Rodin comme le montre au Grand Palais son Sommeil avec la tête inclinée, le contraste entre les nuances délicates du visage et le bloc à peine dégrossi.

    
Ève tête et épaules baissées      Le sommeil par Brancusi et Rodin

Son influence diminue pendant l’entre-deux-guerres, beaucoup d’artistes délaissant l'art figuratif au profit de l'abstraction. Elle revint à l’ordre du jour après la seconde guerre mondiale et il va de nouveau inspirer nombre de sculpteurs.

L’exposition du Grand Palais met bien en exergue cette filiation entre le maître "barbu et bougon" du début du siècle et des artistes de la fin du XXème siècle comme Ossip Zadkine (1890-1967), Germaine Richier (1902-1959), Markus Lüpertz (né en 1941) ou encore Georg Baselitz (né en 1938), où la Chose populaire de2009 renvoie au Penseur de1904 dans une forme qui rappelle la bande dessinée.

       
 Les bourgeois de Calais (épreuve moderne)  Trois ombres, plâtre, 1885/89

Voir aussi
* Mon article Rodin La porte de l'Enfer --
* L'ensemble de mes fiches sur Les Arts plastiques --
 
* Vidéo Présentation Rodin --
  
Christian Broussas –Rodin Centenaire - 30/06/2017 • © cjb © >

Elena Ferrante L'amie prodigieuse

« Tout enferme les femmes, dit Elena Ferrante. Même l’éducation. Même la réussite sociale. Même les femmes. »
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La « fièvre Ferrante » écrit Le Figaro à propos de ce cycle romanesque, une tétralogie qui obtient un succès mondial. Cinq millions d'exemplaires vendus dont quelque 400.000 en France… les Américains en raffolent, organisant même des soirées thématiques dédiées à Lila Cerullo et Elena Greco, ses deux héroïnes.
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Cette saga italienne qui a Naples pour toile de fond s’étend sur 4 volumes [1] dont la présentation concerne surtout le premier qui porte le nom de la saga, L’amie prodigieuse et en propose une vision d’ensemble.
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Elena, la moins douée, l'effacée, a fait de brillantes études littéraires à Pise, loin de Naples et de sa jeunesse. C’est une intellectuelle qui a publié un premier roman autobiographique et fréquente l'élite intellectuelle des années 70. Par contre, Lila est restée au pays, a quitté l’école, s'est mariée, travaillant dans l’échoppe de cordonnier de son père puis comme ouvrière dans une usine de salaison, harcelée par son patron. En amour, ce n’est guère brillant : Lila méprise un mari lié à la mafia des frères Solara tandis qu’Elena (la narratrice) est tombée amoureuse du beau Nino Sarratore, un ami d’enfance. L’exploration des années 70 sera l’occasion pour l’auteure de relier la relation intime entre les deux héroïnes à la réalité socio-politique d’une période de bouleversements pour l’Italie.

À quoi donc tient ce succès mondial si tant est qu’on puisse cerner les raisons d’un engouement aussi prodigieux ?


   
La ville de Naples en 1944 et en 1960


Est-ce le « mystère Ferrante  », cette femme qui se cache derrière les mots, un arlésienne dont on ne sait pas grand-chose, qui veut rester dans l’ombre du rayonnement de ses livres ?  Des pistes ont été explorées bien sûr mais rien de certain. Même si l’on pense maintenant qu’il s’agirait plutôt d’une dénommée Anita Raja, traductrice romaine dans la maison d'édition E/O

En tout cas, elle s'en est expliquée mors d'une interview en 2015 à la revue américaine Paris Review, exprimant sa méfiance envers les médias qui s’intéressent « aux livres en fonction de la réputation et de l’aura de leur auteur. » Pour elle, le vide produit par son absence est comblé par l’écriture elle-même. Assurément le mystère excite la curiosité mais n’explique en rien ce phénomène mondial d’édition.
L’aspect sociologique aussi peut être une piste. Derrière "celle qui reste" et "celle qui fuit", derrière cette dualité de celle qui part et réussit et de celle qui reste et végète, se profile une réalité intime plus grise, Elena Greco En particulier qui se sent déplacée dans un monde où l’ont conduit ses études et son mariage, loin de ses proches et de son enfance.
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Versions audio

Dans les rapports sociaux, ceux de ces deux femmes en particulier, certains y ont discerné une référence à l’idée du sociologue Pierre Bourdieu, ce qu’il nomme la violence symbolique, qui amène à considérer comme normales, comme légitimes les productions symboliques de ceux qui disposent du pouvoir. Lila et Elena évoluent dans un monde d’hommes qui imposent leurs conceptions des choses comme naturels, sans alternative : « Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout : et nous grandissions avec l'obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »
     

Cette violence symbolique devient pour les deux femmes une violence contenue. Elena Greco a peu à peu réprimé ses instincts, les noyant dans les concepts et la littérature, les contenant dans l’univers lénifiant des habitudes bourgeoises. 

Dans la densité des personnages autant que dans la description de l’espace historique où se déroulent les événements, on sent l’influence de l’écrivaine italienne Elsa Morante. On sent aussi dans les personnages une tension, née sans doute d’une violence enfouie au plus profond des êtres, qui peut se libérer  à tout moment sous l’effet d’un changement de situation.

Peut-être aussi ce succès est-il dû au fait que l'auteure renoue avec les grands romans du XIXème siècle, dans la puissance d'un récit qui puise son inspiration dans les événements historiques, avec ce souffle au long cours qui est celui des séries qu'affectionne la télévision, des rebondissements au rythme des épisodes  qui mélangent relations humaines et soubresauts de l'histoire. Une histoire dans l'Histoire façon Les Misérables.

     

Frantumaglia : un livre d'interviews et de correspondances d'Elena Ferrante
Le féminisme a été pour elle très important, lui apprenant à "plonger en elle-même". C'est dans l'affrontement entre femmes - parfois très dur - qu'elle a appris à "écrire vrai".
« Je n'écris pas pour illustrer une idéologie », précise-t-elle qui  est une lectrice passionnée de la pensée féministe sans être une militante. La génération suivante (ses filles y compris) estime que cette liberté est "naturelle" et non pas venue d'une longue lutte. « Dans mon entourage, écrit-elle, j'ai des connaissances érudites qui tendent à ignorer le travail intellectuel des femmes ou à s'en moquer. » Heureusement, se réjouit-elle, que certains sont curieux et cherchent à comprendre.



Elle n'a pas non plus vraiment de routine d'écriture. Elle aime travailler dans son bureau, avec par exemple une reproduction de Matisse (femme avec enfant, assise à une table, lisant devant une fenêtre ouverte), un caillou en forme de hibou, un couvercle métallique rouge trouvé dans une rue alors qu'elle avait 12 ans.

Une de ses grandes inspiratrices est l'écrivaine Elsa Morante. « J'essaie d'apprendre de ses livres, confie-t-elle, mais je les trouve insurpassables. » Elle confie s'investir corps et âme dans l'écriture. Lorsqu'elle est épuisée, elle vaque aux tâches du quotidien. Pour elle, l'acte d'écrire n'est pas un travail. « Un travail est quelque chose qui impose un horaire avec des heures fixes. Moi, j'écris tout le temps, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Il doit y avoir urgence, cela dit, sinon j'ai toujours mieux à faire. »


Notes et références
[1] Quatre volumes : L’amie prodigieuse, Le nouveau nom, Celle qui fuit et celle qui reste, L'enfant perdu

< Christian Broussas –Elena Ferrante - 28/06/2017 • © cjb © • >

mardi 27 juin 2017

Mario Vargas Llosa, Aux Cinq Rues, Lima

Référence : Mario Vargas Llosa, Aux Cinq Rues, Lima (Cinco Esquinas), traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éditions Gallimard, 298 pages, 2017

  

« Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire, c'est protester contre les insuffisances de la vie », déclarait Mario Vargas Llosa, recevant à Stock­holm son prix Nobel.

Un nouveau roman de Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010 [1], est toujours un événement. Comme toujours avec lui, une histoire peut en cacher une autre. Déjà, dans Qui a tué Palomino Molero ?, il s'était servi d'une trame policière pour procéder à une critique sociale, pointant les problèmes que rencontraient alors son pays, qui resurgissent dans ce roman.
 
Dans celui-ci, les histoires d’alcôves, si importantes semble-t-il dans ce Pérou cancanier, les manipulations et la presse à scandales s’estompent derrière la critique acerbe de la société péruvienne… et les coups de griffes contre ce combinard de Fujimori qui a osé le battre aux élections présidentielles de 1990. Vargas Llosa a raconté les péripéties de cette aventure présidentielle dans son autobiographie Un poisson dans l'eau

          
Avec Carlos Fuentes en avril 1979    Avec son fils Alvaro en 1978

Dans un autre livre de 1969 Conversation dans la cathédrale qu’il considère comme son œuvre la plus achevée, Mario Vargas Llosa peignait l’état du Pérou pendant la dictature militaire du général Odría (1948-1956), le règne de la corruption et de la peur, arme favori du  pouvoir.

« A quel moment le Pérou avait-il été ­foutu ? » s'interrogeait Santiago Zavala, dits Zavalita, le héros du livre. Interrogation toujours d’actualité avec Aux Cinq Rues, Lima sur la présidence d'Alberto Fujimori élu en 1990. Après deux ans, son pouvoir vire à l’autocratie, dirigé par son homme de main, son « âme damnée » diraient certains, présenté dans le roman comme « le Docteur, » un homme tout-puissant où on reconnaît en filigrane Vladimiro Montesinos, un ancien avocat des narcotrafiquants devenu chef des services de renseignement de Fujimori. Plongée dans l’ambiance (lugubre) de Lima : couvre-feu, explosions quasi quotidiennes, enlèvements avec rançons imputés à l'extrême gauche...

    
Avec Gabriel Garcia Marquez en 1972 et dans les années 80


Dans ce climat anxiogène, l'industriel millionnaire Enrique Cárdo, affichant un « petit sourire de rat qui fripait son front sous ses cheveux gominés et plaqués sur son crâne comme un casque de métal » lui rend visite et lui montre de compromettantes photos. Chantage classique et efficace.  Ce n’est qu’un petit maître-chanteur directeur du journal à scandale Strip-tease qui connaîtra comme Cárdenas bien des problèmes, mais l’auteur s’en sert pour dépeindre la manipulation de la presse par le pouvoir politique [2], une certaine forme de voyeurisme comme « le vice le plus universel qui soit [...]. Dans tous les peuples et toutes les cultures. Mais surtout au Pérou. »

« Nous sommes un pays de commères,
ajoute l’un des personnages. Nous voulons connaître les secrets des gens et, de préférence, les secrets d'alcôve. » L’érotisme est aussi un thème important du roman, intrusion dans la sphère intime mais aussi, selon Vargas Llosa, levier , même fragile, d’une résistance à l’oppression politique.

Avec l'art consommé de la composition qu’on lui connaît, l’auteur va réunir tout ce beau monde, Enrique, sa femme Marisa et la maîtresse de celle-ci, les journalistes du journal Strip-tease, le vieux poète Juan Peineta et son chat Serafin, familier du quartier des Cinq Rues.
Sacré morceau de bravoure que ne saurait démentir le savoureux chapitre final.


Mario Vargas Llosa et son amie Isabel preysler

Notes et références
[1] Lors de la remise de son prix, l'Académie suédoise saluait « sa cartographie des structures de pouvoir et ses images incisives de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec.
[2] Sur le journalisme, voilà quelques morceaux choisis de Vargas Llosa :
« Mon grand protagoniste est le journalisme, dans ses 2 expressions : à scandale, et héroïque, qui dénonce. »

« La révolution audiovisuelle a 2 visages : elle rend difficile la censure, mais permet aussi une manipulation de l'opinion. »
«Le journalisme a été détourné de sa fonction principale : il cherche désormais à amuser son lectorat. »

Voir aussi
* Ma fiche intitulée Mario Vargas Llosa, Une jeunesse bolivienne --
* Ma fiche intitulée Mario Vargas Llosa à Lima --
* La tante Julia et le scribouillard, texte très autobiographique sur son premier mariage


<< Christian Broussas –Vargas Llosa 3 - 25/06/2017 • © cjb © • >>

lundi 26 juin 2017

Virginie Despentes, Vernon Subutex tome 3

Référence : Virginie Despentes, Vernon Subutex tome 3, éditions Grasset, 400 pages, 2017

     

Voilà, c’est fini ; fin de la trilogie de l’ancien disquaire devenu SDF. Elle qui voulait écrire cette trilogie dans la foulée aura mis deux ans de plus pour achever ce troisième volume.
On est en même temps curieux d’en connaître la chute et sceptique sur l’avenir de Vernon et de sa bande. On sent qu’ils n’ont guère d’avenir, qu’ils ne sont pas vraiment faits pour vivre dans la société qu’on leur propose.

Enfant du rock viré au SDF paumé sillonnant un Paris d’aujourd’hui, Vernon Subutex marche, avec sa bande de copains aussi paumés qui lui, vers un horizon incertain qui se dessine dans une capitale marquée par les attentats. « L’ultime volet de la saisissante trilogie romanesque de Virginie Despentes est le plus noir », ce qui n’est pas peu dire, la description de la société dans les deux tomes précédents n’étant pas des plus réjouissantes.

      

Une chronique d’un présent omniprésent  où Virginie Despentes clame son indignation, son sentiment d’un irrémédiable qui emporte les hommes vers leur destin dans une impitoyable description de cette comédie humaine du XXI ème siècle.
Virginie Despentes nous dépeint une société « creusée d’abîmes toujours plus profonds  entre les classes sociales, les appartenances culturelles ou religieuses » selon les termes de Télérama.  Une société repliée sur elle-même où, comme le dénonce l’un des personnages, « personne ne peut saquer personne. On n’a pas envie de vivre ensemble. Ce n’est pas vrai que les cultures se mélangent. […] Ce que tout le monde cherche, au final, c’est l’entre-soi. N’avoir à se coltiner que des gens qui te ressemblent. Pas d’étrangers. Et le ciment le plus facile à trouver pour souder un groupe restera toujours l’ennemi commun ». 

"L’autre" en quelque sorte, celui qu’on rejette, trop différent ou pas assez conforme, qui ne renvoie pas la bonne image. Marginal. Amer constat, l’auteure ne s’embarrasse pas de périphrases pour décrire les situations, les personnages pas forcément toujours sympathiques, avec souvent cette petite pointe de compassion pour cette pâte humaine malmenée par la vie.
Parce qu’il faut bien faire avec…

Dopalet père trouve dans ce Max son alter ego dans l’ignominie, la jeune Céleste a bien à faire face aux vieux loups qui voudraient bien lui faire un sort, La forte Aïcha est fortement travaillée par le désir et les désillusions, Olga haranguera la foule dans les longues nuits de contestation parisiennes.

  
Avec Michel Houellebecq                         King Kong théorie au théâtre

Pourtant, cet ultime volet commence plutôt bien. À la fin du tome précédent, Vernon Subutex, ancien disquaire-SDF s’est transformé malgré lui en une espèce de gourou-DJ d’un groupe variant entre marginalité et subversion. Vernon est parti "se mettre au vert" en compagnie de La Hyène, Pamela, Kiko et quelques autres. 

On s’ouvre aux « gens de l’extérieur », on fait des espèces de "raves" qu’ils nomment « convergences », toujours sous la houlette de Vernon, « Il s’agit de danser jusqu’à l’aube, c’est tout. La chose extraordinaire, c’est ce que les danseurs ressentent – sans drogue, sans préparation, sans trucage […]. Une confusion douce, lumineuse, qui donne envie de prendre son temps et de garder le silence. Les épidermes perdent leurs frontières, chacun devient le corps des autres, c’est une ­intimité étendue. »



C’était trop beau pour que ça dure longtemps.
Cette histoire d’un rocker disparu laissant à Vernon des inédits sur une cassette,  que certains voudraient récupérer, les rancœurs et les jalousies qui plombent les relations humaines, et cette société qui finalement voudrait bien les récupérer, les fondre dans la masse indistincte de la pensée dominante.

Tout pour que capote leur rêve d’indiens peinards, planqués dans leur réserve. La désillusion est profonde après la belle expérience exposée dans le tome précédent. Le groupe se disloque, Vernon est parti, chacun est de nouveau seul et plongé dans sa réalité. 


 
  Les trois tomes de la saga 


Quelques citations du tome 3
* « La tension est montée d'un cran, en une année, Paris s'est endurcie. Vernon perçoit immédiatement cette proximité de l'agression - les gens sont furieux, remontés les uns contre les autres, tout prêts à en découdre. [...] On vit avec l'idée qu'il peut se passer quelque chose de grave. On prend les transports en commun, on se met en terrasse pour fumer une clope, on va voir un concert. On va danser. Et on sait désormais que parfois, on ne reviendra jamais chez soi. »


* « La France est le pays d'Europe qui massacre le plus ses zones périphériques, c'est un vrai cancer, cette merde-là. C'était joli, pourtant, avant, ce pays. Les promoteurs se foutent de savoir si les centres commerciaux fonctionnent ou non, ils valorisent les murs par procédés comptables...c'est absurde. On est gouvernés par des imbéciles. » (page 94)

Voir mes fichiers sur la saga
*
 Vernon Subutex Tome 1 -- Tome 2 -- Tome 3 --

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