vendredi 15 décembre 2017

Marguerite Yourcenar Question d'éternité

« L'âme ne me paraît souvent qu'une simple respiration du corps. » Alexis ou le Traité du vain combat
Décembre 1987- décembre 2017 : 30 ans déjà que Marguerite Yourcenar a disparu, le temps sans doute pour tenter de faire le point, de savoir comment la première académicienne a « résisté » à l’usure du temps en situant son œuvre dans le paysage littéraire.

Souvenirs, souvenirs... Je me souviens d'un colloque sur ses rapports littéraires avec d'autres écrivains comme Constantin Cavafy, Jean Cocteau, André Gide, Selma Lagerlöf [1], Thomas Mann, Yukio Mishima, Virginia Woolf… [2] Je revois encore il y a deux ou trois ans Marie-Christine Barrault jouer le rôle de Marguerite Yourcenar dans la salle municipale de Montrevel-en-Bresse, dans une pièce tirée d'un livre d'entretiens intitulé Les yeux ouverts.

                      
À la fin des années 30                À l'âge de 5 ans         
  
Elle est morte en pleine gloire le 17 décembre 1987, à 84 ans, dans l'île des Monts-Déserts, aux États-Unis dans l’état du Maine où elle résidait depuis longtemps, entre deux voyages. [3] Elle affectionnait  en effet les voyages, le dépaysement qu'ils suscitaient, la richesse des rencontres, l'Asie en particulier et le Japon où elle se rendra à la fin de sa vie. Son élection à l'Académie française en mars 1980 l’a propulsée sous les feux de l’actualité, elle qui s’en méfiait comme d’un miroir aux alouettes. Elle avait vu toute cette agitation avec beaucoup d’amusement, s’y adonnant avec une certaine jubilation.

       
La maison de Petite Plaisance      
Publication de la société d’Études yourcenariennes

À part peut-être ses deux grands succès Mémoires d'Hadrien et L’Œuvre au Noir, pas grand monde ne connaissait son œuvre mais par contre on s'extasiait sur la simplicité de son existence dans sa maison en bois, Petite Plaisance, où elle pétrissait et cuisait son pain, nourrissait son chien, emmitouflée dans d'immenses écharpes qui la protégeaient de la rigueur de l'hiver nord-américain.

Celle qui fuyait les feux de la rampe fut propulsée pour l’occasion dans l’univers médiatique, lisant son discours de réception à l’Académie française, rendant hommage à Roger Caillois auquel elle succédait, le 21 janvier 1981 devant le président de la République Valéry Giscard d'Estaing, dans une cérémonie intégralement retransmise en direct à la télévision.

                           
Avec Jean d'Ormesson                         

             
Elle y rendit un hommage appuyé, non sans une certaine ironie, aux femmes du passé : « Vous m'avez accueillie, ce moi incertain et flottant dont j'ai contesté moi-même l'existence et que je ne sens vraiment délimité que par les quelques ouvrages qu'il m'est arrivé d'écrire, le voici, tel qu'il est, entouré, accompagné d'un troupeau invisible de femmes qui auraient dû, peut-être, recevoir beaucoup plus tôt cet honneur, au point que je suis tentée de m'effacer pour laisser passer leurs ombres. Les femmes de l'Ancien Régime, qui faisaient les académiciens, n'avaient cure d'entrer à l'Académie, peut-être même eussent-elles cru déchoir, en le faisant, de leur souveraineté féminine. 
La question ne se pose donc qu'à partir du dix-neuvième siècle. Mais Mme de Staël eût été sans doute inéligible par son ascendance suisse et son mariage suédois : elle se contentait d'être un des meilleurs esprits du siècle. George Sand eût fait scandale par la turbulence de sa vie, par la générosité même de ses émotions, qui font d'elle une femme si admirablement femme : la personne plus encore que l'écrivain devançait son temps. Colette elle-même pensait qu'une femme ne rend pas visite à des hommes pour solliciter leurs voix et je ne puis qu'être de son avis ne l'ayant pas fait moi-même. »

 
« Une partie de nos maux provient de ce que trop d'hommes sont honteusement riches ou désespérément pauvres. »


Les polémiques ne manquèrent pas, les plaisanteries graveleuses fleurirent sur son homosexualité, sa vie pendant 40 ans avec sa compagne Grace Frick. Même Claude Lévi-Strauss fit chorus en disant « on ne change pas les plumes de la tribu ». Comme si toute évolution des mentalités était impossible. Et ne parlait-on pas alors ici ou là de son « style de version latine » sans doute parce qu'elle avait une grande appétence pour le la période greco-latine et les auteurs de l'époque antique.

La reconnaissance fut d’autant plus éclatante qu’elle fut plutôt tardive. À l'automne 1988, son livre autobiographique inachevé, Quoi ? L'Eternité, troisième tome de ses mémoires, se vendit dès le premier mois à 80 000 exemplaires. Suivirent beaucoup de colloques internationaux sur la portée de son œuvre, plusieurs essais biographiques dont Vous, Marguerite Yourcenar, de Michèle Sarde (Robert Laffont, 1995) jusqu'à Yourcenar, carte d'identité, d'Henriette Levillain (Fayard, 2016). 

Dans ce domaine, les plus connues sont sans doutes Les yeux ouverts de Matthieu Galey, Marguerite Yourcenar, L'invention d'une vie de Josyane Savigneau ou celle de Jean Blot.

       
« Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même. »


Ils ont largement contribué à la connaissance de l’auteure et d’une œuvre multiforme regroupant romans, poésie, essais et théâtre. Tous ont exploré et éclairé ce qui fait sa spécificité, cette construction de soi, cette invention de sa vie qui lui tenait tant à cœur, les liens entre la fiction et la réalité. 

Sa volonté aussi, d’échapper à ce qu’elle appelait « la proie des biographes », qui l'avait convaincue d’écrire sous le titre Le Labyrinthe du monde, sa trilogie familiale : Souvenirs pieux, centré sur la famille de sa mère, Archives du Nord, sur celle de son père, et Quoi ? L'Eternité, centré sur son parcours personnel.

Ce trentième anniversaire de sa mort a été marqué cette année par la tenue de plusieurs colloques comme le colloque intitulé "Marguerite Yourcenar et le monde des lettres" en octobre 2017 ou celui qui s’est tenu à New-York au mois d’avril. Au-delà de ces interventions ponctuelles, la société internationale d’Études yourcenariennes publie régulièrement des travaux et documents sur Marguerite Yourcenar et son œuvre et a entrepris depuis quelques années la publication de sa correspondance.  

Quelques points de repères
1903 : Naissance, le 8 juin à Bruxelles, de Marguerite de Crayencour, d'un père français et d'une mère belge qui meurt en couches.
1921 : Premier livre Le Jardin des chimères, poèmes, signé Marg Yourcenar - anagramme presque parfaite de son patronyme, concoctée un soir avec son père.
1929 : Premier roman, Alexis ou le Traité du vain combat (Editions du Sans Pareil).
1932 : Pindare, essai (Grasset). Elle signe désormais Marguerite Yourcenar.1934 : Denier du rêve, revu et corrigé en 1959, roman, Grasset puis Plon, La mort conduit l'attelage, nouvelles, Grasset
1939 : Le Coup de grâce, roman (Gallimard).
1951 : Mémoires d'Hadrien (Plon). Premier succès public.
1968 : L’Œuvre au Noir (Gallimard), Prix Fémina. À compter de 1971, tous ses livres sont repris et édités chez Gallimard.
1974 : Souvenirs pieux, début de sa trilogie familiale.
1977 : Archives du Nord, deuxième volet de la trilogie. Le troisième - Quoi ? L'Eternité - paraîtra posthume et inachevé en 1988.
1982 : Premier volume dans la Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres romanesques.
1987 : Le 17 décembre, Marguerite Yourcenar meurt aux États-Unis, dans l'île des Monts-Déserts (Maine).

   Un colloque sur Marguerite Yourcenar

Notes et références
[1] "Selma Lagerlöf – Marguerite Yourcenar : un diptyque européen" par Ionna Constandulaki-Chantzou, colloque de Thessalonique, éditions Siey, 2004
[2] Marguerite Yourcenar a traduit en Français "Les Vagues", roman de Virgina Woolf puis lui a rendu visite à Londres.
[3] Elle a toujours été une grande voyageuse, sauf sa période de dépression après la mort de Grace Frick, faisant dire à Zénon dans L’Œuvre au Noir : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? »


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vendredi 8 décembre 2017

Onfray Contre histoire de la philosophie t1 à t7

1- Les sagesses antiques - tome 1, éditions Grasset, 336 pages, 2006


Contre Histoire de la philosophie, dites-vous ? Est-ce à dire que l'histoire officielle de la philo occulterait la richesse de l'évolution de cette discipline ?
C'est en tout cas la thèse de Michel Onfray qui a pour objectif dans cette série d'analyser vingt-cinq siècles de philosophie "oubliée". Tous les travaux menés par les intellectuels, des travaux des chercheurs, des colloques, des traductions à son enseignement, se sont en effet focalisés sur certains de ses aspects, privilégiant l'étude de l'idéalisme au matérialisme.

Le catholicisme a joué un rôle essentiel dans ce processus depuis vingt siècles.Il a constamment favorisé ceux qui étaient favorables à leurs thèses, rejetant toute tentative de philosophie alternative. D'où la disparition des différentes écoles qui défendaient le matérialisme, cyniques, cyrénaïques, épicuriens, gnostiques licencieux, Libre Esprit (voir le tome 2), libertins baroques (voir le tome 3), utilitaristes anglo-saxons, nietzschéens de gauche...

    
En quelque sorte, Cette Contre histoire réhabilite tous ceux qui avaient en commun de professer une sagesse concrète, de rester constamment clairs et simples d'accès, refusant tout recours au langage elliptique et abscons. La philosophie, but suprême, doit constituer un art de vivre, de mieux vivre.

C'est le but que s'est fixé aussi Michel Onfray avec cette série d'ouvrages issus de son séminaire de philosophie hédoniste qu'il a donné à l'Université Populaire de Caen en 2002. L'ensemble de ses cours sont diffusés par France Culture et édités en coffrets de douze CD audio par Frémeaux, avec France Culture et son éditeur Grasset. 

2- Le christianisme hédoniste tome 2, éditions Bernard Grasset, 373 pages, février 2006.
    
Cet essai est issu des cours donnés à l'Université populaire de Caen, publiés en 2005 en livre audio aux éditions Frémeaux & associés La Résistance au christianisme, sous forme de 2 coffrets groupant 25 disques compact, dans le cadre du projet Contre-histoire de la philosophie. 

a- L'effacement de l'Antiquité
Cette introduction part de l'étude des diverses causes de disparition des sagesses antiques et de la philosophie païenne. L'histoire a largement occulté une réalité moins présentables marquée par la saccage des bibliothèques, le rejet de philosophes et la fermeture de leurs écoles, des sagesses non codifiées puis systématiquement rejetées au profit de la nouvelle civilisation judéo-chrétienne.


b- La communion des saints hérétiques
Michel Onfray y aborde la période de transition entre la fin de la civilisation gréco-romaine et la civilisation chrétienne qui commence son ascension. Il le fait à travers des penseurs comme le chrétien gnostique Simon de Samarie , Basilide [1], Valentin [2], Carpocrate [3] et son fils Epiphane ou Cérinthe. [4]

Le gnostisme [5] est ainsi composé d'un ensemble d'idées très diverses qui ont en commun leur rejet du nihilisme. Elles proviennent surtout d'individus vivant souvent à l'écart, dans de petites communautés plutôt que d'un mouvement structuré. 

c- Une clarté médiévale
Michel Onfray
aime bien les membres de ce qu'on appelle le Libre-Esprit, des penseurs qui, prenant le contre pas de l'Église dominante, proposent une lecture hédoniste de la doctrine chrétienne. Selon eux, Jésus aurait racheté les péchés du monde et dès lors, la notion de pécheresse ne peut exister. Michel Onfray s'appuie sur plusieurs de ces penseurs.

Michel Onfray y présente en particulier Amaury de Chartres (1150-1209) ou Amaury de Bène (car né à Bennes vers Chartres), philosophe et théologien français du XIIè siècle qui professe un panthéisme mystique condamné par l'Église et l'Université.
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d- Le christianisme épicurien
 Ce dernier chapitre s'articule autour des idées de quatre penseurs proches de l'épicurisme (cher à Onfray) que sont Lorenzo Valla, Marsile Ficin et Érasme, avant d'aborder le cas de Michel de Montaigne

En complément : Amaury de Chartres et le panthéisme
Amaury de Chartres a soutenu  des thèses 'panthéistes' où "tout est un parce que tout ce qui est, est Dieu... Saint Paul dit que Dieu sera tout en toutes choses ; mais il n'y aura pas de changement en Dieu : il est donc tout ce qu'il sera, et est (dès à présent) tout en toutes choses." Le "panthéisme formel" d'Amaury de Chartres peut se résumer ainsi : "Dieu est le principe formel de toutes choses". 


Notes et références
[1]
Basilide est un gnostique paléochrétien du IIe siècle, disciple de Simon de Samarie
[2] Valentin est un chrétien gnostique égyptien déclaré hérétique par l’Église.

[3] Carpocrate est un philosophe gnostique du IIe siècle, prônant le refus des lois et le libertinage
[4] Cérinthe est considéré comme un maître gnostique vivant à l'époque de Saint-Jean
[5] Le gnosticisme est un système de pensée reposant qur la dualité âme/monde spirituel et corps/monde matériel, basé sur l'idée que les humains sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel créé par un dieu imparfait ou démiurge.


3- Les libertins baroques, tome 3, éditions Grasset, 320 pages, 2007
   

Ce troisième volume de la série consacrée à la Contre histoire de la philosophie est consacré au XVII ème siècle.

Dans la logique de son postulat de départ et l'esprit de déconstruction qui est le sien, Michel Onfray évoque les auteurs négligés par l'enseignement universitaire.
Laissant de côté la "philosophie officielle", celle des auteurs "incontournables" que sont René Descartes, Pascal ou Fénelon, il présente ceux qu'il appelle Les libertins baroques qui de réfèrent plutôt à Montaigne, s'intéressent aux récits de voyage, aux cabinets de curiosité ou aux lunettes astronomiques.

Ces philosophes, ce sont principalement Charron ou "La volupté modérée" (chapitre 1), La Mothe le Vayer et "La jouissance de soi-même" (chapitre 2), Saint-Evremond et "L'amour de la volupté" (chapitre 3), Pierre Gassendi et "Epicure qui parle" (chapitre 4), Cyrano de Bergerac et le "Librement vivre" (chapitre 5), Vie et mort du libertinage Spinoza et "Ce qui conduit à la joie", Le crépuscule de Dieu.

4- Les ultras des lumières, tome 4, éditions Grasset, 352 pages, avril 2007

          

Objectif de la série Contre histoire de la philosophie selon Michel Onfray :
« L’écriture de l’histoire de la philosophie occidentale n’est pas neutre : une Grèce prétendument fondatrice à l’exclusion des pensées qui la précèdent dans le temps, une domination idéaliste, notamment platonicienne, une tradition qui poursuit ce parti-pris avec le spiritualisme chrétien et l’idéal allemand – l’historiographie dominante est nettement platonicienne. Or, on peut proposer une contre-histoire de la philosophie qui se soucie d’un autre lignage : matérialiste, hédoniste, nominaliste, athée, sensualiste, empirique, etc. Et s’y inscrire avec le souci d’une pensée systématique. »  

Ce XVIIIè siècle siècle dit "des Lumières" a surtout été celui d'un Voltaire qui voulait comme Rousseau « écraser l'infâme », existait aussi un courant dit hédoniste, celui qui intéresse plus particulièrement Michel Onfray. Cette pensée est aussi athée matérialiste et révolutionnaire mais toutefois loin du matérialisme marxiste, plutôt orientée sur un "utilitarisme à la française".
Une pensée plus près de la philosophie anglo-saxonne que du kantisme.
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Les philosophes qui incarnent cette sensibilité sont surtout le médecin et philosophe matérialiste Offray de La Mettrie, le philosophe et scientifique Moreau de Maupertuis, le poète franc-maçon Claude-Adien Helvétius et le philosophe matérialiste Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach.

Par contre, le célèbre marquis de Sade n'est pour Onfray qu'un
penseur féodal, délinquant relationnel, contre-révolutionnaire et un brin fasciste, comme on peut s'en apercevoir à la lecture des Cent vingt journées de Sodome), rien à voir avec "le grand libérateur" qu'on présente le plus souvent.

5- L’Eudémonisme social, tome 5, éditions Grasset, 352 pages, avril 2008
        

D’abord, une définition : L’eudémonisme – du grec « eudemonia » : bonheur – désigne les doctrines philosophiques qui posent comme principe que le bonheur est le but unique de toute vie, de toute organisation sociale et humaine. 

Dans cette recherche du bonheur, on opère un distingo entre l'hédonisme, doctrine qui fait de la recherche du plaisir et de son intensité le fondement de la morale et le but de vie et le plaisir, considéré comme le bien le plus important de l'existence humaine.
Ce courant de pensée, apparu en Grèce avec Aristippe de Cyrène (435-356 av JC) et Épicure (341-270 av. JC) s’est développé ensuite avec le philosophe romain Lucrèce (env. 98-55 av JC), l'anglais Jeremy Bentham (1748-1832) fondateur de l'utilitarisme et le français Michel Onfray.

Les philosophies hédonistes sont fondées sur la curiosité et le goût pour l'existence mais aussi sur l’autonomie de pensée et non sur la croyance, le savoir et l'expérience du réel plutôt que la foi.



Michel Onfray traite de ses différents aspects à travers ses principaux courants :
- Les libéralismes utopiques,  William Godwin et « Le bonheur général », Jeremy Bentham et « L’eudémonisme comme art »,
- Les socialismes atypiques, John Stuart Mill et « La plénitude de vie », Robert Owen et « Le bonheur progressiste », Charles Fourier et « La féérie sociétaire, Michel Bakounine et « Le paradis humain sur terre ».
Les penseurs hédonistes ont développé des thèmes souvent communs comme la recherche constante des plaisirs, l'amitié, la tendresse, la sexualité libre, les plaisirs de la table, la conversation, un corps en bonne santé, etc. Ils aiment également à rechercher  la noblesse d'âme, le savoir et les sciences, la lecture, la pratique des arts et des exercices physiques, le bien social...

À contrario, ils évitent tout ce qui est négatif, qui génère du déplaisir comme les relations conflictuelles, le rabaissement, l'humiliation, la soumission à un ordre imposé, la violence, les privations et les frustrations dues aux croyances...

6- Les radicalités existentielles, éditions Grasset, 400 pages, février 2009

     

Ce sixième volume de la Contre-histoire de la philosophie propose une vue « rousseauiste » de l’existence à travers la démarche de plusieurs penseurs chers à Michel Onfray.
Il y présente essentiellement trois penseurs : Henry David Thoreau et son approche naturaliste, Arthur Schopenhauer, la contradiction entre son pessimisme et son art du bonheur, Max Stirner et son "prototype postchrétien", qui tous trois ont proposé une autre vision que les grands philosophes du XIXè siècle.


Toute la pensée d'Henry David Thoreau est basée sur le rôle et la prépondérance de la nature sur la société techno-libérale. Il parle du lac Walden, de sa maison, d'une vie simple et frugale, autour de l'image du bûcheron et du "bon sauvage". Il porre un regard très critique sur l'enseignement de la philosophie en écrivant : « Il existe de nos jours des professeurs de philosophie, mais de philosophes, point. » 
 
 Arthur Schopenhauer est plus connu et passe souvent pour être un grand pessimiste mais il vit selon des principes épicuriens qu'il a développé dans son Art du bonheur, où sa "noirceur" pessimiste se teinte d'idées plus "hédonistes".
Max Stirner, si l'on s'en tient à son essai intitulé L’Unique et sa propriété,  décrit un type d'homme post-chrétien omnipotent dont le profil sera repris par un certain Frédéric Nietzsche… 



7- La construction du surhomme, tome 7, éditions Grasset, 368 pages, octobre 2011


L'étude du XIXè siècle occupe trois tomes de cette contre histoire de la philosophie. Après l'histoire des masses dans L’eudémonisme social (tome 5) et l'histoire des individus dans Les radicalités existentielles (tome 6), Michel Onfray aborde dans ce troisième volet la genèse de la construction du surhomme et de sa soif de puissance.
 
Il nous présente la figure de Jean-Marie Guyau, un "Nietzsche français" selon Onfray, philosophe mort jeune (1854-1888), auteur d’une douzaine d’ouvrages et dont on dit qu'il aurait influencé Nietzsche dans l'élaboration du concept de "surhomme".
Il a développé une pensée vitaliste dominée par l'action, la générosité et le risque en particulier contre la morale kantienne. Proche aussi par certains côtés de l’idéologie de Vichy.

           
Caricature de Nietzsche

Michel Onfray
est plus circonspect sur l'homme et son œuvre puisqu'il révèle la parenté de l’œuvre de Jean-Marie Guyau avec l’idéologie de Vichy et démantèle les mensonges et contre vérités qu'on a pu véhiculer à l'encontre de Nietzsche


Mes autres fiches sur la contre histoire de la philosophie :
* Présentation générale des 9 tomes de la contre histoire --
* Les freudiens hérétiques - tome 8 -- Les consciences réfractaires - tome 9 --


Ch. Broussas – Onfray Contre histoire - 20/11/2017 • © cjb © • >>

Alain Badiou, Éloge de la politique

Référence : Alain Badiou, Aude Lancelin, Éloge de la politique, 2017

« Le bilan du XXe siècle, c’est que tout le monde a du sang jusqu’aux oreilles (…). Alors on fait porter le chapeau au communisme, qui l’a bien mérité c’est vrai, mais c’est aussi pour se désintéresser de son propre chapeau ».

Un livre d’Alain Badiou passe rarement inaperçu. Son dernier essai intitulé Éloge de la politique, n’échappe pas à la règle et a donné lieu à un beau débat avec Michel Onfray. [1]
On peut aussi se demander ce qui relie Éloge de l’amour, Éloge du théâtre, Éloge des mathématiques et Éloge de la politique. Une certaine vision de l’humanité, reposant sur un combat et devant déboucher sur une espèce de société idéale (égale et juste) qu’il persiste à appeler le communisme.

    

Belle utopie qu’il nous propose ici, sous-tendue quand même par une solide analyse des données socio-économiques. Cet engouement pour la politique peut étonner de la part d’un homme qui sen est éloigné depuis mai 68, refusant de voter, écrivant des articles où il prône le désintérêt pour la politique, définissant même la démocratie comme une « pornographie du temps présent ». Y aurait-il alors plusieurs façons de faire de la politique ?

Si Machiavel, dit Alain Badiou, « a largement défini la politique comme un art souverain du mensonge, elle doit pourtant être autre chose : la capacité d’une société à s’emparer de son destin, à inventer un ordre juste et se placer sous l’impératif du bien commun. » (p 11) Voilà bien deux façons de faire de la politique, deux visions de la société.


 
« Il faut mener un combat permanent contre acharné, permanent, contre toutes les logiques identitaires et ça c’est une tâche philosophique ».

L’Éloge de "sa" politique n’a rien à voir avec les méandres de la politique française, quel que soit le président, qui a encore beaucoup trop de relents de machiavélisme. Rien à voir non plus avec une quelconque "refondation du paysage politique français", qu’il juge sans issue, inégalitaire, émanant d’une oligarchie dominante.

Reste à savoir ce que recouvre son "communisme", qu’il voit comme la seule alternative au capitalisme triomphant, le vecteur d’une émancipation mondiale. Pourtant le communisme a une image particulièrement négative, surtout depuis le stalinisme et la disparition du mur de Berlin. Il se résume le plus souvent à la famine, aux millions de morts, aux totalitarismes... Une pente à remonter digne d’un Sisyphe contemporain.

               

Alain Badiou quant à lui définit sa doctrine à partir de 4 principes :
- Abolition de la propriété privée des moyens de production (jusque là, rien de nouveau
- Plus de division du travail entre manuels et intellectuels
- La politique doit être mondialisée, plus d’obsessions identitaires
- Dépérissement de l’État (ce qui n’est pas non plus un scoop)

Son postulat est que si le communisme a échoué, ce n’est pas à  cause de "trop de communisme" mais plutôt de pas assez, comme si on n’tait pas allé au bout de sa logique, telle que Marx l’a élaborée. « Ce n’est pas, écrit-il, parce qu’ils étaient communistes que les "États socialistes » ont échoué, c’est parce qu’ils étaient bien trop peu et ne maintenaient pas la tension politique, la discussion incessante, bref, la lutte entre les deux voies, dans la vie collective du peuple, sur toutes les questions concrètes décisives engageant les principes du communisme. ».

Au lieu d’un État qui dépérit, on a plutôt assisté à son renforcement, au lieu d’une disparition de la division du travail, on a eu une bureaucratie tentaculaire coupée de la paysannerie, alors force économique principale.
Il est incontestable que le problème des crimes staliniens existe mais ceci « ne conduit nullement à leur conclusion conservatrice, à savoir l’éloge aveugle des démocraties occidentales et de leurs prétendues "valeurs". » (page 91)

Ce que poursuit Alain Badiou dans cet essai, c’est de prouver qu’il existe une autre voie pour le devenir de l’humanité. C’est avec ce genre d’initiative qu’il sera possible de faire un bilan de l’épisode soviétique, et de donner un avenir au communisme.

   

Notes et références
[1] Débat entre Badiou et Onfray : la violence est-elle légitime ? -- 
* L'émission Contre-courant --


Résultat de recherche d'images pour    Badiou avec Michel Onfray

Mes fiches sur Alain Badiou :
* Alain Badiou, biographie -- * Éloge de la politique --
* Alain Badiou et Bernard-Henri Lévy --
* Alain Badiou et Gilles Deleuze --
* Alain Badiou, La république de Platon
* Alain Badiou, Éloge des mathématiques --

 
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Camille et Julie Berthollet

          
               Portrait                            Avec leurs instruments

L’une habite en Belgique, l’autre en Suisse [1]. Julie, l’aînée est blonde et a les cheveux courts, Camille la cadette est rousse et a les cheveux courts mais elles sont tout sourire. Julie a pour rêve de jouer Tchaïkovski au Châtelet, Camille, Dvorák au Musikverein de Vienne.

Julie a eu très tôt le coup de foudre pour le violon et Camille pour le violoncelle mais s'est aussi très vite consacré au violon. Malgré les heures consacrées à la musique, bonne scolarité, « on est précoces en tout, sauf en sport », plaisante Camille.
C'est Camille avec son violon qui se fera remarquer du grand public en remportant en décembre 2014 la première édition du concours des Prodiges, l’émission de France Télévisions où s’affrontent jeunes instrumentistes, chanteurs et danseurs. « Cela a ouvert des portes, certes, mais c’est le fruit d’une longue maturation » commente Camille.
        
                                                             En concert en Corrèze

Cette dernière enregistre dans la foulée un album au succès rare en musique classique : plus de 100 000 exemplaires vendus quand il s'en vend en moyenne 2000 ordinairement. [2] Mais selon Camille, ce n'est pas vraiment une question d'argent : « C’est l’humain qui nous intéresse, quand on vient nous dire après un concert : "Je n’écoutais pas de musique, je suis venu et je ne regrette pas." Mais il faut quand même être clair sur le cachet. C’est notre côté suisse », s'amuse Julie, qui est née à l’île Maurice pour s'installer à Annecy deux mois plus tard pour cause de mutation paternelle.

Autre caractéristique : elles ne boivent pas, ne fument pas et se couchent tôt. Vie quasi monacale pour des jeunes filles. De toute façon dit Camille, « On est suffisamment folles sans alcool. » Leur truc, leur trip, c’est vraiment la musique.

        
                  Le Dauphiné Annecy  


Les deux sœurs se voient le week-end, donnant une cinquantaine de concerts par an, le plus souvent avec le pianiste Guillaume Vincent, rencontré sur Internet. C’est avec lui qu’elles rient pendant les enregistrements, choisissant librement leurs morceaux, L’Eté de Vivaldi, les Danses hongroises de Brahms, Palladio de Jenkins… par exemple.

Leur succès n'est pas vraiment dû au hasard. Elles commencent les études musicales vers 4 ans où, vu leurs capacités,on leur conseille de viser des institutions plus renommées. Ce seront  successivement l'école de musique de Genève, l'école Amadéus de Vienne puis le conservatoire de Lyon et la Chapelle Reine Elisabeth à Bruxelles. Cependant, rappellent-elles, « on aime la difficulté. Il faut toujours pratiquer. Si c’est trop simple, il n’y a pas d’investissement ».

    
Leurs albums #2 et #3


Dans leur deuxième album, l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et ses 90 musiciens dirigé par Julien Masmondet, apportent à l'ensemble beaucoup d'ampleur et de diversité. Guillaume Vincent est au piano pour la musique de chambre. On trouve aussi Thomas Dutronc à la guitare dans Les Yeux noirs. Il repose sur des grands classiques de Khatchatourian, Rimski-Korsakov, une danse hongroise de Brahms, le Trio de Schubert, alternant entre panache, nostalgie, contraste entre formation symphonique et pièces avec piano.

Après leurs deux premiers albums, Disque d’Or en 2015 et 2016, Camille et Julie sortent un troisième album intitulé simplement # 3. [3] Cette fois encore, elles varient les plaisirs, au piano pour interpréter de grands morceaux  du répertoire comme la danse hongroise n°6 de Brahms, La Truite de Schubert ou encore La Campanella de Paganini, mais aussi des œuvres de compositeurs contemporains, les bandes-originales du Red Violin et de Forrest Gump, arrangées par Mathieu Herzog qui dirige aussi son Ensemble Appassionato. Elles sont également accompagnées au piano par Guillaume Vincent avec Thomas Enhco comme invité surprise.
   

Notes et références
[1]
16 mai 1997 Naissance de Julie et 4 janvier 1999 Naissance de Camille. 

[2] Décembre 2014 Camille remporte Prodiges en instrumental.
2015 et 2016 : les 2 premiers albums

[3] Contenu de l'album :
01 A. Dinicu : L’Alouette - 02 J. Brahms : Danse hongroise n°6 - 03 A. Dvorák : Waldesruhe - 04 N. Paganini : Moto perpetuo -
05 F. Kreisler : Liebesleid - 06 F. Schubert : La Truite - 07 N. Paganini : La Campanella - 08 J.S. Bach : Aria - Suite n°3 - 09 S. Rachmaninov : Trio élégiaque n°1 -10 J. Brahms : Berceuse - 11 Anonyme : Les Deux Guitares -12 J. Corigliano : Thème d’Anna (Le Violon Rouge)
13 A. Marcello : Adagio - 14 A. Silvestri : Thème de Forrest Gump - 15 C. François : Comme d’habitude

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* Ma fiche sur  Les sœurs Labèque --
* Mon site consacré à La Musique --


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Octave Mirbeau par Alain Georges Leduc

Référence : Alain Georges Leduc, Octave Mirbeau "le gentleman-vitrioleur", 1848-1917, Les Éditions libertaires, 230 pages, avril 2017
        
Alain-Georges Leduc en 2017

À l'occasion du centenaire de la disparition de l’écrivain Octave Mirbeau, écrivain important dont on parle peu aujourd’hui, Alain Georges Leduc, critique d'art, écrivain mais aussi membre de la société Octave Mirbeau, lui a consacré une biographie intitulée "Octave Mirbeau le gentleman vitrioleur". Il met en exergue la volonté et l’action de celui qu’il surnomme « le poil à gratter de son époque, » la modernité d’une œuvre qui n’a rien perdu de sa fraîcheur et de son actualité.

Durant une grande partie de sa vie, Octave Mirbeau fut considéré aussi bien comme romancier, comme auteur dramatique ou que journaliste, comme dérangeant, caustique voire iconoclaste vis-à-vis des pouvoirs et des systèmes dominants. « Mirbeau, pour bousculer les idées reçues, dérange plus que jamais. Il détestait les "bien-pensants" et les Tartuffe de tout poil. Haïssant les "monstres moraux", la pensée conventionnelle, les préjugés.» (p 182)

     

Né en 1848 dans le Calvados, collégien à Saint-François-Xavier à Vannes, Octave Mirbeau a pris position aux côtés d'Émile Zola, lors de l'affaire Dreyfus. Emile Zola en témoigne : « Et jamais (…) je n’ai senti davantage, sous l’emportement de l’ironie, le brave homme que vous êtes, le justicier qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde… Zola/ Mirbeau le tandem magnifique. » (p 190)

Il a aussi défendu et aider Oscar Wilde à s'installer en France, « il y a toujours quelque chose de généreux chez lui. » En 1885, il rencontre Claude Monet et Auguste Rodin mais aussi le courant libertaire de "l'anarchie non violente".

Il soutint aussi financièrement l’anarchiste Jean Grave quand il fut emprisonné à Sainte-Pélagie, tant il a toujours lutté pour l’émancipation de l'homme. On en trouve de nombreux exemples dans son oeuvre, dans Le Foyer en 1908 où il écrit « On vit en travaillant… On ne s’enrichit qu’en faisant travailler » ou dans Dépopulation en 1900, « Les lois sont toujours faites pour les riches contre les pauvres. »
 
L'autre volet de l’homme Octave Mirbeau est son goût pour les arts, en particulier pour les arts plastiques, sa longue amitié avec Claude Monet ou d'Auguste Rodin qu'il reçut dans le château de Kérisper à Pluneret, qu’il habité en 1887-88. Également ami proche de Paul Gauguin et de Camille Pissaro il contribua à la découverte de Vincent Van Gogh ou de Camille Claudel.

           
« Je répète à l’envie que "l’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne". »

De 1887 à 1888, Octave Mirbeau habite à Kerisper. « Il était très ami avec Claude Monet, qui avait une maison à Belle-Ile. Il a voulu acheter à côté, n'a pas trouvé, est revenu en arrière : il a visité deux ou trois maisons et loué Kerisper, écrit Alain Leduc, qui est allé découvrir le lieu. Il pêchait dans le bassin à carpes, marchait beaucoup le long du sentier côtier. » Le sculpteur Auguste Rodin est venu passer trois semaines à Kerisper, comme « un copain vient dire bonjour ». Dans le château, le sculpteur « s'installe, dessine, fait son buste ».Ce buste d'Octave Mirbeau fait partie d'une exposition qui a eu lieu à Paris, au Musée Rodin.

Ce personnage hors norme et anticonformiste il fut longtemps oublié avant de revenir dans toute sa modernité. Pour toutes ces raisons,Il faut absolument aujourd’hui, lire et relire Octave Mirbeau, l’auteur du Journal d’une femme de chambre, du Jardin des supplices, d'autres oeuvres tout aussi intéressantes mais moins connues, et surtout à l’heure où le système politique se cherche un nouveau souffle, les affaires sont les affaires.

                       
Références bibiographiques
* Conférence Éclat de l'œuvre d'Octave Mirbeau, intervention d'AG Leduc sur le thème "L'œuvre de Mirbeau, rupture ou charnière"
* Cahiers Octave Mirbeau (2016) : Le promeneur d’Orsay par AG Leduc

* Mon article sur L'art pictural d'AG Leduc --
* Lou Marin, Albert Camus, Écrits libertaires (1948-1960), éditions Indigène, 2017

* AG Leduc, Yves Klein, La pureté du pur, éditions Delga (à paraître)

* Sur le thème AG Leduc écrivain et romancier, voir les liens dans L'art pictural --

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